rencontre avec Shadi, un cuisinier syrien passionné à Strasbourg

Shadi est un chef syrien arrivé à Strasbourg en 2013. Sa passion pour la cuisine est récente mais son amour du partage est sans limite. Très engagé pour la cause des réfugiés et notamment des enfants, sa sensibilité se retrouve dans ses assiettes, toujours créatives et colorées. Accompagné par l’association locale Stamtish dans son parcours professionnel, il nous en dit plus sur lui et son amour des bonnes choses dans ce nouveau portrait.

Peux-tu te presenter ?

Je suis Shadi, j’ai 28 ans et je viens d’Alep. Je suis ingénieur de formation et j’ai quitté la Syrie en 2013 à cause de la guerre. Je suis passé par le Liban, la Jordanie, l’Irak, la Turquie, la Grèce, l’Allemagne pour finalement arriver in France, il ya 3 ans. Quand j’étais étudiant, je préférais cuisiner plutôt qu’étudier, j’aimais chercher des nouvelles recettes. J’imagine mon assiette comme une peinture.

© Julia Wenker

Est-ce que tu as un souvenir particulier lié à la cuisine de ton enfance?

Pour moi, la cuisine a vraiment commencé quand je suis parti de Syrie, parce qu’il faut savoir qu’en Syrie, la cuisine c’est pour les femmes. Quand j’étais petit je demandais à ma mère pourquoi on mettait des oignons et pas des carottes mais elle me répondait « Non »l’air de dire « Ce que la mère cuisine, tu manges. Ce n’est pas à toi de cuisiner ». Après la Syrie, quand j’étais au Liban, j’ai commencé la cuisine en faisant juste des omelettes. Ensuite, grâce à internet et à mes échanges avec les gens, j’ai évolué.

Mon premier souvenir ce sont mes premiers falafels : ils étaient moches mais j’ai vraiment pris du plaisir à les faire. Lorsque j’étais au Liban, après deux mois, mes parents sont morts. Alors quand je cuisine, j’ai le souvenir de ma mère qui cuisine et qui fait à manger et j’imagine que je cuisine pour eux.

Quels sont les ingrédients phares de ta cuisine ?

L’aubergine. J’adore l’aubergine, j’en mets partout. Je pense que c’est à cause de ma mère aussi ! Le cumin aussi, j’en mets souvent dans mes plats. Quand je cuisine, je prends tout ce que j’ai. C’est comme pour dessiner : j’ai une petite idée de ce que je veux faire, par exemple des falafels, mais je ne sais pas comment les faire, alors j’essaye. Au fur et à mesure je change, j’enlève, je goûte. Et si c’est bon je prends des notes.

Est-ce qu’il ya un plat ou une cuisine en particulier qui t’as déjà fait voyager ?

Plein de choses. La première fois que j’ai mangé du chou-fleur alsacien par exemple, je n’ai pas aimé. Aussi, quand j’étais en Grèce et que je voulais manger, je mangeais du poisson traditionnel. Et j’adore la pizza quatre fromages, j’en mange souvent. J’essaye d’en refaire mais ce n’est jamais la même chose. Mon projet c’est de visiter l’Italie pour apprendre à faire les pizzas.

Selon toi, est-ce que la cuisine permet de transmettre des pratiques, des traditions ou encore des héritages culturels ?

Oui, completement. La cuisine donne les codes du pays, c’est comme la langue. Si tu aimes manger dans le pays, tu aimes le pays. Moi, j’aime forcément l’Italie !

En Syrie on mange tout en même temps, ce n’est pas comme en France avec entrée, plat, dessert. Le repas du midi est très important et le vendredi midi c’est boulghour poulet. Ça, ça me manque beaucoup, quand toute la famille est à table. Pendant le repas, personne ne parle. Le papa commence à manger, ensuite les hommes, et ensuite les femmes. La première cuillère c’est le papa, c’est lui qui donne la note, pour le respect. C’est silencieux, c’est la religion. En tout cas avant c’était comme ça, peut-être que maintenant ça a changé.

Aujourd’hui, j’habite dans un petit studio, donc je cuisine peu pour moi. Mais si j’invite quelqu’un je fais le schéma français : entrée, plat, dessert et maintenant je m’y connais aussi un peu en vin ! Je réfléchis beaucoup à comment je vais préparer l’assiette : pour moi c’est important, même plus que le goût. Les yeux mangent d’abord et ensuite la bouche. Ma mère elle ne faisait pas attention à l’aspect de l’assiette. Moi, si.

Avec qui tu préfères cuisiner ?

J’habite tout seul, je mange tout seul. Je n’ai pas vraiment d’amis proches. Si j’avais le choix ça ne me dérangerait pas de cuisiner avec n’importe qui, peut-être avec une copine.

Est-ce que tu aimerais transmettre la cuisine ?

J’aimerais transmettre la cuisine, l’expérience. À tous ceux qui demandent j’aimerais leur transmettre. J’adore quand je cuisine avec toutes les cultures, des Syriens, des Italiens, c’est ce que je préfère.

Qu’est-ce que tu ressens quand tu cuisines ?

Pour moi c’est la folie, le plaisir. Quand je cuisine, je suis très concentré. En Grèce, j’habitais sous une tente, et il n’y avait pas de cuisine. Je faisais du feu avec des amis et je cuisinais comme ça, avec une casserole. On habitait à côté de la mer, on péchait et ensuite on cuisinait, comme un pique-nique, sans sel, sans gras. La cuisine a toujours fait partie de ma vie et ma mémoire sur la cuisine correspond aux pays que j’ai visités.

​Ce que je ressens avec la cuisine c’est aussi ma première fois en France. Mon histoire avec la France est vraiment triste, je n’avais pas de carte de séjour, pas de logement. J’ai eu des refus pour le statut de réfugié. Mais je me souviens des huîtres à Noël, c’était waouh ! C’était vraiment la surprise. C’est la première fois que j’en mangeais: chez nous ce n’est vraiment pas bon et là j’ai adoré. Ce sont des amis qui m’en ont fait. Et ensuite il ya la raclette que j’ai aimée, le fait de faire chauffer le fromage, de tout installer sur son assiette. Chez nous c’est pour le petit déjeuner.


Pokaa et l’association Stamtish s’allient pour vous partager notre amour commun de la bouffe et des personnes engagées dans les milieux de la restauration. Dans cette serie de portraits intitulée Humans of food, nous vous proposerons de découvrir ces visit qui s’engagent in Strasbourg in travers des interviews axes sur le partage et la bonne bouffe. Parce que s’il ya bien quelque chose dans ce monde qui nous rassemble toutes et tous avec nos différences, c’est bien un bon repas. Et ici on l’a compris depuis longtemps.

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Juliette Donnarumma / Photos : Julia Wencker

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